(…) Reflet d’un monde en perpétuelle transformation, l’art éruptif et informel de Mabille exalte les turbulences rageuse de la matière. Un chaos fulgurant de couleur. Pour ceux qui cherchent dans la peinture le reflet rassurant de ce qu’ils connaissent, la démarche de Rodolphe mabille risque d’apparaître déstabilisante. Comment en effet aborder ce maelström, ce tourbillon de matière livré aux forces de la vie? Peu-être simplement en rejetant tout à priori. Car ce n’est pas en s’inspirant des titres que l’on peut davantage y voir clair, ces derniers n’étant sans doute là que par jeu, histoire de désigner un territoire dont seul l’artiste a le secret. Un repère intérieur lié à un état psychologique peu-être? Allez savoir! Que peut bien évoquer par exemple « plus aucune raison d’en sortir » ou « sa flamme dans les termes les plus insensés »? Cette manière de s’exprimer n’est-elle qu’une manière d’interpeller le visiteur, de le convier lui même à l’expérience? 

Qu’il peigne sur toile, sur bois ou sur papier, Mabille se laisse porter par la magie de la couleur, adaptant simplement son geste à la nature du support. L’épaisseur de la pâte varie en fonction de ce dernier, allant jusqu’à rappeller le magma terrestre en fusion. « L’art de Rodolphe Mabille est habité d’une douce folie entre expressivité et rigueur. C’est un monde aux frontières du néant, juste à l’équilibre qui hurle et se tait, une sorte de volubilité silencieuse » écrit Ludovic Duhamel dans Miroir de l’art. On y devine le propre combat du peintre pour se maintenir chaque jour en état de créativité. Si la peinture est chose mentale n’oublions pas qu’elle est d’abords reliée aux sens, à la jubilation visuelle et tactile, qui trouve ici de quoi se repaître, sauf à dénier tout sens à la liberté de l’artiste qui est inaliénable. Utilisant, nous explique-t-on, un liant à base de poudre de verre. Habille vit en osmose avec son oeuvre, pratiquant la peinture de manière très physique, voyant un nouveau ciel comme un abîme de volupté, il fait littéralement corps avec la couleur.  

 

Luis Porquet

 

 

 

 

Chaos ordonnés 

 

Au commencement était le magma. Concrétion de matières agglutinées en une poche huileuse et colorée, Rodolphe Mabille part de ce magma pour organiser de grandes compositions cosmogoniques. Cet élément de base engendre des circonvolutions plastiques où le geste prime, densément matérialisé sur la toile par l’épaisseur de la peinture. Avec ces haut-reliefs monumentaux, l’artiste pratique la peinture dans un mode sculptural et libère la composition de l’enfermement de la toile. Ce monde en train d’éclore dans une étrange pulsation organique semble émettre des radiations contaminant l’espace d’exposition dans lequel la toile est placée. Les poches initiales, embryons de création malléables à souhait, sont maltraitées et modelées avec violence pour en extraire le jus. Le médium est alors sélectionné pour sa ductilité et l’artiste transcende la peinture à l’huile dans un rapport très frontal sans se limiter aux outils traditionnels, manipulant parfois à mains nues ces concrétions. Dans cette alchimie parfaitement maîtrisée, ici où là, surnagent quelques vagues bribes de figuration rapidement noyées dans l’atmosphère, simples prétextes pour explorer la variété des effets de l’huile : empâtements, secs, demi-secs, coulures. Sa peinture prend vie dans des soubresauts et des spasmes parfois violents grâce auxquels les formes organiques prolifèrent, envahissantes et persistantes. 

 

Elodie Laval

 

 

 

 

Dans l'oeil du cyclone

 

Boulettes de peintures épaisses, traînées luisantes sur une toile surchargée, craquelures durcies et gras renflements, la peinture de Rodolphe Mabille se voue entièrement à un culte matiériste. C'est du moins ce qu'on pensait. Des couches et des couches de couleurs empilées jusqu'à plus soif gonflent les tableaux, qui se hérissent même, cerises sur le pudding, de boules parfois à peine écrasées, encore gonflées. L'artiste fait d'ailleurs quasiment un élevage de cette armada de petites bombes : mixées à une matière résineuse et siliconée, la peinture s'enveloppe d'une peau souple et hermétique et se stocke à l'air libre, sur de grands panneaux. Prête à être éclatée sur les toiles. Ici ou là en un bombardement d'électrons qui laisse ses traces vigoureuses. Or, plutôt que cette surcharge pondérale, c'est bien la dépense d'énergie qui fait pencher la balance. C'est le geste, l'effet de son mouvement et sa nature même qui marque. Variés, d'impacts soudains en traînées longues, de rotations en zigzags, les gestes semblent le véritable objet de cette peinture., là ou du coup, la matière n'en serait que le prétexte. Quelque chose comme un contrepoids nécessaire pour sentir la porté du geste. D'ailleurs, les fameuses boulettes-projectiles, à la fois outils et matériaux du peintre, ont pour lui un côté tactile évident : elles tiennent bien en main. Alourdissent la geste. Lui prêtent consistance. Et lui signifient quasiment une trajectoire.

 

Que cette direction soit en l'occurrence assez brouillée ,n'invalide rien. certes les tâches se multiplient, virevoltent en tout sens, s'éparpillent pour mieux se concentrer en certaines zones de hautes densités, puis s'espacent avant de gagner les bords, comme frustrées par les frontières du tableau. Pas un hasard si la surface est aussi vaste. La dispersion tend à défier ici les limites du cadre, et ne se satisfait que d'un champ élargi, de perspectives plus amples. A la mesure de l'énergie activée. Reste que cette débandade assez outrancière de la peinture suit une logique d'expansion assez visible : elle s'étire d'un noyau dur massif, en général en forme d'un espèce de champignon ou d'oeil du cyclone. De là, bris et mouchetures, plus ou moins serrés, partent à l'assaut du reste. Si bien qu'aux projections du peintre correspondent en quelque sorte celles de son motif original. L'explosion en image relaie l'onde choc physique.

 

Pour Rodolphe Mabille, peindre est un rituel dont il enrichit scrupuleusement le lexique. Il évoque des "noyaux d'énergie", un "chaos général", un "déferlement de gestes expérimentaux", un "point zéro", ou encore une "matrice", autant de termes qui guident sa démarche pratique dans l 'atelier. Donc qui les lui appartiennent. Et autant les lui laisser.

 

Ce n'est pas en rejoignant un peintre dans son atelier, qu'on est plus avancé sur sa peinture. Le risque en ce lieu est toujours de le regarder faire ou refaire ses gestes, de revenir à son face-à-face inaugural avec la toile blanche, du tout premier coup de pinceau au tout dernier repentir et de lire finalement le tableau comme un patron de Modes & travaux. Avec en prime la sacralisation du geste créateur. Or ça n'est plus là que ça se passe. Une fois que Warhol a pissé sur ses Oxydation Paintings ou une fois qu' Armelder a déverser ses pots de résines sur ses toiles avec une insolente facilité, le geste semble le meilleur ennemi du tableau. Celui qui le fait ou le défait, certes mais sans faire exprès. Il n'y a plus de peintre au bout du pinceau. Plus de corps devant la toile :  toute la gestuelle romantico-héroïque est frappée de désuétude, parait prétentieuse ou anachronique. Trop obscurs, là où le travail de Rodolphe Mabille est au contraire très ouvert à l'interprétation. Car, si ses tableaux portent les traces de leur élaboration, ils renvoient aussi bien à d'autres champs. Donc, au lieu de se risquer à retracer le "rituel", au lieu d'y prendre part, mieux vaut désacraliser cette rhétorique. En regardant d'abords ces tableaux explosés ou explosifs comme les contemporains du spectacle politique international du monde d'aujourd'hui.

 

C'est sur cette toile de fond, des attentats à répétition et des images d'explosion que s'inscrit d'abords la violence de certaines toiles. Et leur manière d'éclater en particules cendrées, de se dérégler en tourbillons soudains, de se brouiller en fumées blanchâtres, de retomber en pluies couleur chair. Mais l'évocation n'est en rien littérale. Pas d'images plutôt la capture d'une 

impression traumatique et la saisie au vol de l'énergie noire et dévastatrice de l'explosion. Que Rodolphe ne considère pas comme un sujet en soi. Pas plus au fond que la peinture elle-même. 

Son art se situe au croisement d'inspirations, d'horizons, de pratiques et de techniques variées. L'ensemble se résolvant quand même autour d'une esthétique de l'énergie, à mi-chemin entre l'amplitude d'un geste, d'un pensée et son impact.

 

C'est à cette aune en tout cas que l'on peut voir les toutes premières toiles. Datant de 1996, très différentes des travaux récents, elle figurent des parkings souterrains, bitume et lignes blanches au sol. Un environnement bétonné, déserté, raide et géométrique. les traits de peinture se font cependant déjà brouillons, pressés et vifs, ménageant ici ou là des effets de reflet, ceux 

des flaques d'huile, des traces de pneus, des irrégularités du ciment. Un univers sombre, aux perspectives labyrinthiques mais surtout pas claustrophobiques. Pas de surcharge dépressive ici : au contraire. Car toute une petite tribu, dont Rodolphe Mabille fit partie pendant longtemps, à l'habitude d'élire domicile en ces lieux, dévoyant au passage leur fonction initiale, parce qu'il sont à l'abris, qu'ils y ont de la place, et que le revêtement y est lisse à souhait. Voilà l'origine de ce paysage dans la peinture de l’artiste. C'est pourquoi y est privilégié la sensation d'un espace vaste, qui aspire le regard vers ses profondeurs infinies. Un espace voué aux glissades, aux traversées rapides, fluides, compliquées. En roue-libre. le flatland-riding, c'est ce sport qui consiste en effet à composer des figures acrobatiques en faisant corps avec le vélo (le BMX). En ne restant donc pas en place, pas en selle, en le devançant, en pivotant autour du cadre ou en devenant soi-même le pivot. Pédales, roues, guidon tenant lieux d'autant de supports possibles pour le corps perpétuellement à la recherche d'un dynamique du déséquilibre. Seule la vitesse et la souplesse, l'improvisation et l'imagination permettent au flatlander de ne pas toucher le sol. Un pied à terre et la partie est finie.

 

Autant de qualités et de règles qui guident encore Rodolphe Mabille, dans son travail de peintre. Non pas à la manière des artiste pop qui s'accaparent l'imagerie et les codes de cette culture BMX. Au contraire en effet du photographe américain Ed Templeton, du cinéaste Larry Clark ou même de Bruno Peinado, il n'importe jamais le matériel, les logos, les couleurs ou les personages de cet underground urbain, aux relents souvent punk et trash, cool et déjantés. Il choisit de n 'en retenir qu'un dimension abstraite, ou moins explicite. Il tâche d'en conserver certaines notions plus impalpables, de la fluidité à la vitesse d'exécution, de l'appréhension si particulière de l'espace à l'idée de percussion.

 

La preuve avec cette toile titrée Mars 2003, où se devine un personnage vêtu d'un treillis. A demi effacé, happé par un fond bleuté mais maculé par des traces de pas, cette silhouette est celle d'un rider en plein vol-plané. Si seuls le poing, l'avant-bras, le pied sur la pédale se maintiennent à la surface, ils se fondent quand même, comme le reste, dans une dynamique mouvante, un assaut éclair, à la fois aérien et très terre-à-terre. A la fois de haute voltige et rase moquette. A la fois souple et frontal, vertical et horizontal. Un conflit moteur dans la peinture de Rodolphe Mabille, qui peind la toile aussi bien posée au sol que dressé contre un chevalet. Une double position qui est loin d'être anodine et qui permet une série de gestes très différents. Au sol, le peintre tourne autour de son tableau, l'incline le redresse, laissant la peinture couler à torrent et traverser tout le tableau de part en part. C'est même de l'essence qui vient parfois emporter une partie de tableau, le purger d'un excés de matière. D'où ces effets de lavis, de brossages fugaces, voir de bombages. Signe encore une fois d'une peinture qui ne se satisfait pas d'un esthétique matiériste, et qui sait aussi s'éliminer. Remis à la verticale, le tableau semble traversé de flux et trajectoires parfaitement variés et jouer d'un conflit entre un arrière-fond et un premier plan aux frontières fluctuantes. Venant d'ailleurs s'inscrire dans cette zone trouble, les traces d'une photo apparaissent parfois. A l'image de celle du rider en treillis ou de manière plus nette, à l'image de cette Tête de prophète dans désert bleu. De l'image photographique à dire vrai, il ne reste pas grand chose : la peinture l'opacifie en même temps qu'elle la sur-ligne. Sur un mode hyperbolique, exagérant les traits et finissant pas les déformer, au limites de la caricature et du grotesque.

 

Or telle est finalement la meilleur définition de cette oeuvre, Explosive, musclée, chorégraphique, massive ou aérienne, elle échappe surtout à la pente du chaos maniériste en développant un certain comique. Celui qui grossit le trait délibérément donc. C'est du burlesque abstrait : les roses sont trop roses, autrement dit un peu obscènes, les tâches prennent une dimension organique, digne des objets baveux d'un David Cronenberg, des excentricité trash d'un Paul Mac Carthy. C'est un carnaval de mauvais goût. La satire et non pas l'esthétisation d'un paysage politique et social contemporain traversé par les explosions ravageuses et les catastrophes écologiques. Or telle est finalement la meilleur définition de cette oeuvre, Explosive, musclée, chorégrapgique, massive ou aérienne, elle échappe surtout à la pente du chaos maniériste en développant un certain comique. Celui qui grossit le trait délibérément donc.  La satire et non pas l'esthétisation d'un paysage politique et social contemporain traversé par les explosions ravageuses et les catastrophes écologiques. La peinture de Rodolphe Mabille ne tend cependant aucun miroir parce qu'elle est aussi pénétrée d'une tentative de canaliser ces débauches d'énergies. Elle est excessive et vulnérable. Trop Humaine.

 

Judicaël Lavrador